• on 18 août 2014

La Béatitude des Pacifiques

 

« Bienheureux les pacifiques,
parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. »

(Matth, V, 9)

Les pacifiques, ce sont ceux qui d’abord ont la paix dans leur cœur et qui, ensuite, la font rayonner autour d’eux. Nos maîtres rattachent cette béatitude au don de Sagesse. Les sages selon le Saint-Esprit sont des pacifiques.

I. – Lien entre cette Béatitude et le don de Sagesse

Le sage, selon le Saint-Esprit, a le pouvoir d’entrer en adoration profonde, sans paroles ni pensées, devant la grandeur divine. Non seulement il adore, mais savoure, en l’expérimentant, cette réalité du « tout » de Dieu, et d’aussi près que possible, puisque ce Dieu souverain habite au fond de son cœur.

Tel est son état d’âme, Quand il contemple ce Dieu si grand et si proche, en qui est tout le bien, sa charité est au suprême degré sur la terre, non pas en la sensibilité, qui peut être traversée de douloureuses épreuves, mais en sa volonté, par un élan sublime de l’intention d’amour. Il est heureux, parce qu’il possède le Bien infini, son bien parfait, et qu’il sait qu’il le possède.

C’est sans doute cette contemplation que Denys nommait circulaire. Dans la contemplation verticale, du plan des créatures, par un mouvement vif, l’âme s’élevait à Dieu comme très au-dessus de nous. Dans la contemplation en spirale, par des illuminations successives, on montait de clarté en clarté, de « foi en foi », de fide in fidem. Maintenant, une seule chose apparaît, la grandeur de Dieu : on n’avance plus, on est en face du « tout » divin; se tenant à portée de Dieu, n’avançant ni ne reculant, la pensée tourne comme dans un cercle, arrivée à son centre éternel.

Voilà ce que donne le don de Sagesse, cette expérience, ce sens de la grandeur de Dieu et de sa présence, et il en nourrit la charité. Au ciel, sauf la pleine vue et l’inamissibilité, nous n’aurons pas plus.

Or, pour nous, l’œuvre de la vie reste, avec ses difficultés. Comme Notre-Seigneur et les Apôtres ont dû descendre du Thabor, après la Transfiguration, nous devons, nous aussi, après nos plus hautes contemplations, retomber dans la vie ordinaire, avoir affaire au monde. Le Christ, en redescendant du Thabor, a trouvé un pauvre possédé qu’il a délivré (Cf. Marc, IX.). Ce sont là deux aspects de la vie.

Le don de Sagesse y correspond. Il n’a pas seulement pour effet d’élever notre contemplation à ce sublime degré, il est aussi un don pratique qui doit nous servir souverainement dans la vie ordinaire.

D’après saint Augustin et saint Thomas la Sagesse s’applique, non seulement à contempler Dieu, mais aussi à le consulter pour obtenir de Lui des directions pratiques.

L’âme, ayant expérimenté ce « tout » de Dieu, que souhaite-t-elle ? Son vœu est que « Dieu soit tout en toutes choses » (I Cor., XV, 28.). Et voilà la règle suprême qui va sortir de cette union : quand l’âme revient à sa vie pratique, elle emporte de sa vision du « tout » de Dieu cette impulsion du Saint-Esprit : « Que Dieu soit tout en toutes choses. » Et alors, que va-t-elle faire ? Se mettre, d’après cette vue, à ordonner toutes choses, à les mettre à leur place, en commençant par ses pensées, ses affections, ses volontés.

Elle va donc tout juger de ce point de vue nouveau, tout ce que les dons d’Intelligence et de Science avaient déjà éclairci; l’ordre sera plus absolu parce que la lumière sera plus grande. Les créatures qui obstruent la foi seront en leur place.

Puis l’influence du don de Sagesse passera dans nos conseils : la prudence, ainsi aidée, sera plus clairvoyante et plus impérieuse. L’âme sort de l’union divine avec un besoin de vérité morale absolue; il lui faut une parfaite justesse de vue, elle veut à tout prix que la prudence lui dicte ses décisions en parfait accord avec les exigences du « tout » de Dieu.

Plus bas, la Sagesse exercera son influence sur le terrain de la justice et de la douceur, de la religion et de la piété, et dans les luttes de la force pour souffrir et attaquer. Descendant encore plus bas, elle aidera la crainte dans ses luttes contre les trois concupiscences, L’âme qui est pénétrée du « tout » de Dieu, de son droit absolu, a, pour ordonner ce monde inférieur, une plus grande précision de lumière et une plus grande énergie de force. Dans ses rapports avec le monde, rapports de justice, d’apostolat, elle sera poussée par ce besoin de tout ordonner en face du « tout » de Dieu. Elle sera extrêmement apostolique. Quand elle voit une âme échapper aux droits de Dieu, elle redouble de dévouement, d’oubli d’elle-même; elle prodigue ses soins matériels et ses témoignages d’amour, en y faisant passer quelque chose du sentiment qu’elle a du « tout » de Dieu qui doit régner sur cette âme.

La gloire de Dieu est l’unique fin de l’âme qui s’est élevée sur la montagne de la Sagesse et s’y est trouvée face à face avec l’altitude des perfections divines : la gloire de Dieu, l’amour de Dieu répandu partout !

Il en résulte que tout est dans l’ordre, pour cette âme, au-dedans d’elle et autour d’elle. Elle voit toutes choses, ses sentiments, ses affections, ses actions et tout ce qui l’entoure, dans l’état d’êtres justiciables du « tout » de Dieu, qui n’ont de valeur et de prix que dans la mesure où ils reflètent cet infini. Et donc, en elle, la tranquillité absolue de l’ordre règne.

L’ordre ne peut pas régner là où les choses ne sont pas à leur place. Si les êtres sont mal disposés, ils se révoltent pour trouver leur équilibre et leur centre. Mais quand tout est ordonné, comme dans une maison où chaque chose répond à l’idée d’un sage architecte, tout est solide, tout est en paix. Ainsi est l’édifice de notre vie, quand elle est réglée sur l’exigence du « tout » de Dieu. L’ordre est stable, rien ne grince, rien ne réclame, et si quelque chose gémissait en nous, il n’y aurait qu’à contempler le « tout » de Dieu pour apaiser cette tristesse.

L’ordre tranquille, c’est la paix. Celui donc qui a tout réglé, tout mis en ordre dans sa charité, dans ses actions, a la paix. Mais comme il est dans l’ordre qu’un foyer ardent rayonne, l’âme intér
ieure, pour qui Dieu est tout, qui s’est efforcée de tout régler en ce sens et a trouvé la paix pour elle-même, la fait rayonner autour d’elle; elle paraît pour les autres une messagère de paix. Il y a ainsi des âmes qui irradient la paix. Elles sont pacifiques.

II. – Le Roi pacifique

Il en est un qui peut passer pour l’incarnation de la paix. C’est « le Roi pacifique », Notre-Seigneur. Quelle paix dans son âme! même quand le zèle le dévore, même dans ses rencontres avec les Pharisiens, il ne sort pas de son calme intérieur. Dans l’ensemble de sa vie, dans ses rapports avec les pauvres gens, tout en lui rayonnait de paix, parce qu’Il avait toujours son Père avec Lui. Il vivait dans un rapport parfait avec Dieu. Par son être d’abord, dans sa divinité et dans son humanité, par la vision glorieuse et le don de Sagesse qu’Il possédait éminemment et par lequel Il expérimentait le « tout » de Dieu, Il avait un seul désir au cœur : posséder cette paix et la répandre. Il apaisait les tempêtes sur les flots, Il calmait l’inquiétude de ses disciples. Seuls ceux qui ne voulaient pas s’apaiser ignoraient sa paix; puisqu’Il devait mourir, il fallait bien qu’il y eût des méchants pour Le crucifier.

Mettons-nous en face de ce modèle. Il est Dieu, mais Il a une nature humaine : Il est notre exemple. Il a des perfections divines; Il en a aussi qui n’appartiennent qu’à son humanité. Sa sagesse est la sagesse d’un Dieu, elle est aussi la sagesse humaine, au suprême degré. Il est l’incarnation de la paix : il la possède et il la répand. Quel spectacle de paix que l’Évangile ! C’est l’impression qu’il donne. On désire, à la suite du Maître, aller à la source où Il puisait cette paix : la Sagesse. Il avait l’expérience continuelle et immédiate de la présence de Dieu en Lui et du « tout » de Dieu. C’est par cette paix qui en découlait, plus que par ses miracles et ses affirmations, qu’Il témoignait qu’Il était le Fils de Dieu. Dieu est le grand Pacifique : « Il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Cf. Matth., V, 45.) » Il est patient, longanime doux : le Fils de Dieu reflète ces perfections, Il est le Roi pacifique. C’est à ce signe qu’on Le reconnaît, plus même que par l’attribut de sa miséricorde, déjà si caractéristique de sa divinité !

Si donc nos âmes sont entrées dans l’esprit de Sagesse pour trouver Dieu, si elles en sont sorties avec le sentiment que Dieu est tout, et ont tout ordonné selon ce principe, elles seront saluées : filles de Dieu, Elles ne sont que filles adoptives, mais elles ont avec le Fils unique ce trait de ressemblance, cet air de famille d’être pacifiques. Rien ne fait plus penser à Dieu et au Fils de Dieu qu’une âme pacifique, apaisée par la paix divine. Rien ne ressemble davantage à l’intérieur de Jésus que l’intérieur de cette âme, et cet intérieur s’extériorise. Des premiers chrétiens on disait : Voyez comme ils s’aiment; des âmes pacifiques, on dira; Ce sont des filles de Dieu.

* * *

Nous avons contemplé les sept dons du Saint-Esprit et les sept béatitudes (Il y a bien une huitième béatitude, mais elle ne correspond à aucun don spécial, car elle n’est pas une béatitude particulière, mais plutôt une confirmation des autres). Embrassons d’un regard notre montée. Le Saint-Esprit « a disposé dans mon cœur des ascensions », dit l’Ecriture (Cf. Ps. 83, 6). Nous sommes partis d’un degré infime. Déjà par la Crainte, nous sentions que nous étions dans un commencement, qu’à l’autre extrême, à ce premier don répondait le don de Sagesse; elle nous portait déjà vers ces splendeurs, car, « la crainte filiale du Seigneur est le commencement de la Sagesse (Ps. 83, 6) ».

Nous sommes montés par la Force qui nous rendait aptes à nos devoirs positifs d’attaque et de support. Nous avons atteint la Piété avec ses accents sublimes de religion et par la douceur qui est un commencement de paix, nous avons atteint la clef de voûte de la vie pratique: le Conseil. Nous nous sommes élevés alors à la contemplation.

La Science nous a fait entrer en Dieu, en nous retirant des créatures par la vue de leur pauvreté et en nous y montrant la transparence divine.

L’Intelligence nous a fait pénétrer le rayonnement divin de l’Ecriture Sainte et de la doctrine de l’Église, et nous a conduits jusqu’au vrai Dieu.

Au fur et à mesure, nous nous approchions de Dieu comme par des cercles concentriques. Avec la Sagesse, la montée a cessé, nous étions arrivés au terme; elle est la clef de voûte définitive de l’ordre surnaturel. Ayant atteint ce sommet par les secours successifs du Saint-Esprit, nous possédons par la Sagesse Celui qui est l’explication de tout, et alors nous pouvons répandre, sur tous, les bienfaits de cette divine union, par l’ordre que nous établissons en nous et autour de nous.

Le grand Sage qui est le bon Dieu a tout ordonné en nous d’une façon merveilleuse: Il a disposé admirablement les organes de notre vie spirituelle : la grâce, les vertus et les dons, pour que nous puissions ainsi remonter parfaitement vers Lui, puis en revenir meilleurs. Si Dieu a fait des merveilles dans la nature, Il en a fait surtout dans l’ordre surnaturel et en particulier cette merveille que sont les saints. Retournons-nous donc vers Lui pour Le remercier et Lui promettre de faire notre possible pour demeurer en face de ce spectacle et faire passer dans la pratique les directions, les pensées, les désirs, les lumières qu’Il aura, par tous ces moyens, déposés en nous.

 

Extrait de Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne du Père A. GARDEIL, O.P. cf. http://www.foi-et-contemplation.net/themes/Esprit-Saint/Saint-Esprit-Vie-Chretienne.php

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