• on 18 août 2014

La Béatitude des Larmes

 

« Bienheureux ceux qui pleurent,
parce qu’ils seront consolés. »

(Matth, V, 5)

I. – Les larmes bienheureuses

Les larmes qui sont un don du Saint-Esprit ne sont pas les larmes de ceux qui, malheureux, pleurent simplement leur misère. Nous pensons justement que ceux qui pleurent en cette vie recevront de Dieu une compensation; mais encore faut-il qu’ils la méritent, il faut que leurs larmes soient méritoires. Il n’y a pas de brevet de consolation attaché aux larmes en elles-mêmes. Ce peuvent être des larmes de chagrin, de souffrance, de désespoir, d’amour-propre froissé. Ces larmes, aux motifs purement naturels, ne comportent pas de récompense. Il est vrai que, si nous supportons nos peines dans la foi pour Dieu, elles valent auprès de Dieu; mais ces larmes méritoires dans la foi ne sont pas les mêmes que celles qui sont produites par l’activité du don de Science.

La science que nous inspire le Saint-Esprit, à nous qui aimons Dieu, est la science de la petitesse, de l’insuffisance, de la corruption des créatures, Elle est d’abord mouvement de répulsion; puis ce mouvement se tourne, logiquement, vers Dieu. Cette deuxième science, qui nous fait voir le Créateur à travers la créature, est la vraie science des créatures, élevant notre regard perpétuellement vers Dieu. Denys appelle oraison verticale celle que je rattache au don de Science, parce que, nous montrant le reflet de Dieu dans la créature, elle fait monter notre regard en droite ligne vers lui. Il nomme oraison en spirale celle que je rattache à l’Intelligence, et oraison circulaire celle que j’attribue à la Sagesse.

Quand elles ont approfondi l’insuffisance des créatures, en tant qu’elles représentent pour nous des biens trompeurs, certaines âmes sont poussées à savourer sous l’action du Saint-Esprit cette petitesse et cette méchanceté des créatures qui nous détournent de Dieu, à savourer aussi le rapport des créatures avec Dieu, et, par ce chemin, monter « des choses visibles aux invisibles », comme dit saint Paul (conf. Rom., I, 20.).

II. – Béatitude des larmes et don de science

La première démarche de cette science est donc de nous faire expérimenter l’insuffisance des créatures, les maux qu’elles présentent en nous ensorcelant.

Il y a des âmes qui pleurent à cette vue. Telles sont d’abord les larmes des convertis. Par un mouvement du Saint-Esprit, voyant quelles choses infimes les ont captivés et comment ils ont été trompés en y cherchant leur bonheur, ils regrettent leur aberration et pleurent sur leurs égarements. S’ils reviennent de théories fausses, ils éprouvent de l’amertume à l’égard de ces idées, de ces morales sans Dieu, de ces basses doctrines du sensualisme auxquelles ils ont intellectuellement adhéré; on le voit dans leurs écrits, c’est pour eux une source de larmes. Le P. Gratry, faisant le récit de sa conversion, rapporte que quand il vit crouler, lycéen encore, tout ce qui constituait son bonheur, il s’écria avec d’abondantes larmes : « ô Dieu, ô Dieu »… Mais à côté des intellectuels, il y a tous ceux qui se sont laissés prendre par le cœur, qui se sont roulés dans la fange. Quels cris ! Quels pleurs ! à la pensée de la honte où ils sont tombés, des années qu’ils ont perdues et aussi du Dieu qu’ils ont offensé, puisque c’est Dieu qui les inspire. Nous pouvons citer ici les larmes de Madeleine, lesquelles pourtant ont des motifs complexes. Elle a vu le Christ resplendissant de la beauté morale qu’il puisait à la source de la Sainte Trinité, elle si misérable, et elle a pleuré. Saint Pierre, qui avait cédé à la peur, qui avait choisi de sauvegarder sa vie plutôt que de proclamer son Maître, pleurait amèrement à la pensée qu’il s’était préféré à Lui. Tous les pécheurs qui se convertissent versent de telles larmes.

Nous-mêmes, sans avoir eu ces écarts, quand nous voyons que nous avons adhéré à des futilités, que nous sommes tentés d’y adhérer encore, nous éprouvons un sentiment de tristesse qui peut aller jusqu’aux larmes.

Telle est la science de la vanité des faux biens que nous inspire le Saint-Esprit. Il faut rester sous cette influence, ne pas dessécher cette source de larmes, l’entretenir, car elle est salubre, et elle nous éloigne du mal. Pleurons, non pas des larmes matérielles, mais des larmes du cœur, sur nos infidélités, nos futilités, le temps que nous avons perdu… Ce sont là des larmes pures. Elles peuvent faire partie d’une oraison; elles sont l’entrée en matière, le commencement de l’oraison surnaturelle de recueillement : les « larmes » appartiennent à cette phase.

Il y a encore d’autres larmes. Nous pleurons en voyant clairement la brièveté de la vie. C’est à l’occasion d’un malheur qui a écarté la façade brillante dont se voilait la réalité divine, et nous en a montré le néant; c’est à l’occasion d’un deuil: nous considérons cette petite vie qui va finir, nous songeons à la mort; nous éprouvons un sentiment profond du néant que nous sommes, nous pénétrons la fin de tout, et un sentiment de mélancolie, de tristesse profonde s’impose à nous. C’est donc cela la vie, nous écrions-nous; cette personne honorée avait tous les charmes de la jeunesse, de la fortune, de la beauté; tout s’écroule… et demain sera notre tour. Qu’est-ce que je suis? Qu’est-ce donc que l’homme ? C’est Dieu qui inspire ces larmes. Les convertis l’éprouvent: ces larmes les ont ramenés à Dieu. Les âmes ferventes l’éprouvent aussi. Dans cette vue du néant et cette mélancolie qu’elle inspire, elles trouvent un motif de s’écarter du créé et de s’élancer vers Dieu. Larmes des endeuillés, larmes des malheureux; elles sont encore un effet de la science que le Saint-Esprit nous inspire.

Une autre source de larmes naît à la vue de la folle vie du monde. Les âmes qui aiment Dieu, considérant cette poursuite universelle du vide, éprouvent une commisération infinie. Ce sentiment était au cœur de Notre-Seigneur quand il voyait les foules guidées par les Pharisiens. Il en avait pitié comme de brebis sans pasteur : « J’ai pitié de la foule. » (Marc, VIII, 2 ; Matth., IX, 36.) On sent dans ce mot perler une larme. En une autre circonstance, étant sur la montagne des Oliviers, contemplant Jérusalem, il pleura sur elle : « O Jérusalem, toi que j’ai aimée… je voulais rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses tout petits poussin
s… Il ne sera pas laissé de toi pierre sur pierre (Matth., XXIII, 37.). » Il éprouve ce sentiment devant l’impiété, l’ingratitude de sa patrie.

Ce sont là les larmes des apôtres, des convertisseurs d’âmes. Le désir de faire du bien leur fait comprendre davantage la misère des pauvres hommes. Saint Dominique pleurait souvent; sa physionomie, d’ailleurs douce, était empreinte de mélancolie. Considérant une ville, il pensait aux pécheurs qu’elle abritait, à ceux qui prenaient les biens des créatures pour de vrais biens… Son compagnon Bertrand de Garigue lui aussi pleurait souvent sur ses propres péchés. Saint Dominique lui dit un jour : « C’est assez, pleurez maintenant sur les péchés des autres. » Il pensait que rien n’est fécond comme ces larmes inspirées par la vue du mal qui blesse les âmes; elles sont le signe qu’on a expérimenté à fond ce mal, qu’on a en soi une ardente charité avide de retirer ces pécheurs du bourbier.

Il y a encore les larmes causées par les peines que Dieu nous envoie. Peines physiques ou morales, qui durent parfois longtemps, qui ne nous lâchent pas. Maladies qui nous immobilisent devant le bien à faire, mal de ceux que nous aimons, particulièrement quand ils offensent la loi divine et que nous sommes impuissants à les ramener. Il y a là encore une communication du don de Science. Au contact de nos souffrances, nous palpons la petitesse de notre être, nous voyons comme nous comptons peu et que Dieu n’a pas besoin de nous. Les souffrances des âmes qui nous entourent nous montrent comme elles sont pauvres par elles-mêmes, comme elles dépendent de Dieu. Nous pleurons, et ces larmes font que nous nous tournons vers Dieu pour puiser en lui la consolation; nous sommes impuissants, lui seul pourra tirer de la misère humaine nous et ceux que nous aimons.

Quand nous entrons en oraison, il ne faut pas craindre d’y entrer avec nos expériences personnelles. Le principal sujet d’oraison, c’est Dieu; c’est pourquoi nous prenons un livre qui nous parle de Dieu, nous parcourons l’Évangile pour y entendre ses paroles et y découvrir ses perfections, mais nous-mêmes, notre misère, notre petitesse, la misère des autres, forment aussi d’excellents sujets de méditation. Ces pensées sont un commencement. Nous pouvons entrer par elles dans l’oraison, et les larmes qu’elles nous feront verser se tourneront en joie. Larmes salutaires, qui peuvent nous rapprocher de Dieu, parce qu’elles jaillissent d’un cœur qui sent jusqu’à la douleur la misère des créatures.

Voilà un premier aspect, un aspect essentiel de cette science qui commande la vie purgative, cette phase de l’oraison où l’on se purifie par un sentiment douloureux, par la compréhension de ce qu’est le malheureux attachement aux créatures.

Le Saint-Esprit nous inspire un autre sentiment à l’égard des larmes, et c’est le deuxième aspect du don de Science : il fait transparaître en elles la face de Dieu. A la vue des bienfaits saisis en nous et autour de nous, nous ne pouvons douter que Dieu se cache derrière le voile des choses auxquelles il donne leur splendeur.

Et voilà qui nous captive. Mais si l’âme sent l’influence de Dieu, elle ne peut le voir; elle est attirée par lui, mais ne peut l’atteindre. C’est une nouvelle cause de douleur. L’âme cherche Dieu dans la nuit des sens, elle cherche ses traces comme l’épouse du Cantique soupirant vers son Bien-Aimé. Elle pleure d’angoisse. Où est-il, mon Dieu, que je le voie ! Il y a là une autre sorte d’oraison caractérisée par des larmes, qui ne sont plus des larmes de repentir, mais des larmes angoissées de désir. On le voit, mais incomplètement, on le sent, mais on ne peut le rejoindre. La Sainte Vierge, lorsqu’elle retrouve Notre-Seigneur dans le Temple, lui adresse ce reproche : « Qu’avez-vous fait ?… Votre père et moi, pleurant, nous vous cherchions (Luc, XII, 20). » L’épouse cherche son Dieu comme la Mère cherche son Fils, en pleurant.

Ces larmes de la recherche de Dieu dans les créatures impuissantes à le livrer, quoiqu’elles le trahissent, viennent encore du don de Science. Il nous fait connaître Dieu suffisamment pour nous attacher à lui, sans toutefois le révéler. C’est la première nuit de l’âme. La nuit des sens appartient à cette recherche. L’Epouse cherche son Dieu dans la nuit. Elle a compris que Dieu est derrière ce voile translucide, mais elle reste enfermée comme dans un cercle par l’horizon des créatures, elle est dans la nuit. Le Saint-Esprit lui a inspiré la volonté de ne pas s’attacher au monde; ses sens sont sans emploi; elle voit les créatures, mais elle ne veut sentir que Dieu; elle force ses sens à rester dans la nuit. C’est une situation douloureuse, d’avoir des sens et de ne plus s’en servir. Menteuses créatures, dit-elle, dites-moi où est le Dieu que je cherche… Et elle pleure.

III. – Le don des larmes et l’expérience chrétienne

Ces choses sont élevées, elles ne sont cependant pas absentes de notre vie. Il y a des moments où notre âme a compris, goûté cette science. Les créatures nous faisaient assez voir Dieu pour nous le faire désirer, pas assez pour nous le donner. Nous étions en face d’images impuissantes à calmer nos désirs. Ainsi les Israélites ne voyaient le Messie qu’à travers des figures : l’agneau pascal, la pierre – qui signifiait le Christ – d’où sortait l’eau vive, la grâce… Le Messie était pour eux une grande espérance, mais un voile était entre eux et lui. Les créatures, de même, nous révèlent Dieu et nous le voilent. C’est une excellente oraison que cette recherche accomplie « dans la vallée de larmes » : recherche douloureuse, relevée par l’espérance que le voile se déchirera et que nous posséderons Dieu.

Les larmes se rattachent donc à cette double science :

  1. l’existence éphémère, la vanité, la corruption des créatures.
  2. la façon dont elles peuvent nous conduire à Dieu.

Nous voyons s’épanouir ces deux sciences dans l’âme de saint Augustin. Déjà converti, mais encore catéchumène, il est assis dans un coin obscur de la cathédrale de Milan et il entend les graves mélodies de saint Ambroise. Il repasse sa vie cachée, il voit les misères dans lesquelles il a vécu, le peuple courant aux faux dieux, et aussi les créatures qui l’ont attiré à Dieu : sa sainte mère, chez laquelle il discerne comme un reflet de la divinité, saint Ambroise, qui lui représente la sainteté de Dieu. Et il se met à pleurer abondamment : « Il faisait bon pour moi, avec ces larmes », nous dit-il. Oraison de recueillement : conduit par l’Esprit-Saint, il commençait sa
vie nouvelle en se recueillant dans les larmes; larmes versées sur la petitesse des choses de la terre, sur le malheur qu’il a eu de se donner à elles; larmes de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu qui s’est montré à son âme par elles et l’a attiré vers lui. Nous saisissons là le pouvoir de la grâce que nous donne le Saint-Esprit en nous inspirant la science vraie des créatures, qui nous en montre la vanité profonde et leur sens relatif, et par cette lumière nous en détache pour nous conduire au Créateur.

 

Extrait de Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne du Père A. GARDEIL, O.P. cf. http://www.foi-et-contemplation.net/themes/Esprit-Saint/Saint-Esprit-Vie-Chretienne.php

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